Point de vue · 08 / 08

La maîtrise de l’IA, compétence clé

Les banques achètent des outils ; leurs équipes ne savent pas toujours s’en servir. Les études récentes pointent le même goulot d’étranglement : la formation. C’est aussi le levier le plus rapide à actionner, à condition de le traiter comme un chantier de direction et non comme un module en ligne de plus.

Par Financité InstituteOctobre 20266 min de lecture
×7

L’essentiel

  • La demande de maîtrise de l’IA a été multipliée par près de 7 en deux ans dans les offres d’emploi américaines.
  • Seuls 51 % des salariés de terrain utilisent régulièrement l’IA générative, contre plus de 75 % des dirigeants et managers ; un tiers seulement se dit correctement formé.
  • Le seuil est connu : l’usage décolle à partir de 5 heures de formation, et les entreprises les plus avancées ont formé environ 75 % de leurs effectifs.
  • Dans l’Union européenne, la maîtrise de l’IA du personnel est une obligation légale depuis le 2 février 2025, au titre de l’article 4 de l’AI Act.

Une compétence qui a changé de statut

Il y a deux ans, savoir utiliser un outil d’IA relevait de la curiosité personnelle. C’est désormais une ligne des fiches de poste. Aux États-Unis, la demande de « maîtrise de l’IA », c’est-à-dire la capacité à utiliser et à piloter des outils d’IA, a été multipliée par près de 7 en deux ans dans les offres d’emploi1. La comptabilité figure parmi les compétences spécialisées les plus bousculées ; la négociation et le coaching, parmi les moins touchées1.

Le mouvement ne se limite pas à l’ajout d’une compétence nouvelle. Selon le baromètre mondial de PwC, les compétences demandées dans les métiers les plus exposés à l’IA évoluent plus de deux fois plus vite, et les tâches qui s’y ajoutent sont 2,5 fois plus souvent fondées sur l’empathie, le jugement et la créativité2. Le banquier de demain ne sera pas un simple utilisateur d’outils : il devra savoir ce qu’il délègue, ce qu’il vérifie et ce qu’il garde pour lui.

Pour un établissement financier, cela change la nature du problème. Il ne s’agit plus de recruter quelques spécialistes de la donnée, mais d’élever le niveau de l’ensemble des équipes qui instruisent des dossiers, conseillent des clients et contrôlent des opérations.

Exhibit

Une compétence qui se recompose

×7

progression de la demande de maîtrise de l’IA en deux ans (offres d’emploi américaines)

McKinsey Global Institute, 2025
> ×2

vitesse d’évolution des compétences dans les métiers les plus exposés

PwC, 2026
×2,5

tâches nouvelles plus souvent fondées sur l’empathie, le jugement et la créativité

PwC, 2026

Le terrain décroche

L’écart le plus préoccupant ne sépare pas les banques de leurs concurrents : il traverse les organisations elles-mêmes. L’enquête du BCG menée auprès de plus de 10 600 salariés dans 11 pays montre que seuls 51 % des salariés de terrain utilisent régulièrement l’IA générative, contre plus de 75 % des dirigeants et des managers3. Ceux qui décident des investissements utilisent les outils ; ceux qui servent les clients et traitent les dossiers, beaucoup moins.

La cause est identifiée : seul un tiers des salariés se dit correctement formé3. Dans la banque, ce manque se double d’un flou sur les responsabilités. Environ la moitié des salariés du secteur disent manquer de formation ou de règles claires lorsque l’IA se trompe, et 42 % des dirigeants bancaires estiment que l’IA générative avance plus vite que leurs dispositifs de risque et de conformité4.

Un collaborateur qui n’a pas été formé n’a que deux réactions possibles. Il ignore l’outil, et l’investissement est perdu. Ou il l’utilise sans recul, et le risque augmente. Dans les deux cas, ce n’est pas la technologie qui fait défaut, c’est la compétence.

Exhibit

Usage et formation : l’écart entre la direction et le terrain

Dirigeants et managers utilisant régulièrement l’IA générativeplus de 75 %
Salariés de terrain utilisant régulièrement l’IA générative51 %
Salariés se disant correctement formésun tiers

Source : BCG, AI at Work 2025, juin 2025 (plus de 10 600 répondants, 11 pays, tous secteurs)

Ce que font les établissements en avance

Les organisations qui tirent de la valeur de l’IA ne la traitent pas comme un projet informatique. Le BCG résume leur arbitrage par la règle 10-20-70 : 10 % de l’effort pour les algorithmes, 20 % pour la technologie et les données, 70 % pour l’organisation et les compétences5. La part consacrée aux personnes n’est pas un accompagnement de fin de projet ; c’est le cœur de l’investissement.

Les volumes de formation suivent. Les entreprises les plus avancées ont formé environ 75 % de leurs effectifs6. Et le seuil d’efficacité est plus bas qu’on ne l’imagine : l’usage augmente nettement à partir de 5 heures de formation3. Cinq heures, c’est moins d’une journée de travail. Le frein n’est donc pas le temps, mais la décision de former tout le monde, et pas seulement les volontaires ou les équipes centrales.

Encore faut-il que ces heures portent sur le métier. Une prise en main générique de l’outil ne suffit pas : un analyste crédit doit apprendre à contrôler une note préparée par l’IA, un conseiller à vérifier une proposition avant de la présenter au client. C’est ce passage de l’outil au geste professionnel qui transforme l’usage en résultat.

La technologie est accessible à tous ; la compétence, elle, se construit établissement par établissement.Notre lecture

Une obligation, plus seulement un choix

Le sujet est aussi devenu réglementaire. Le règlement européen sur l’intelligence artificielle, dit AI Act, impose dans son article 4 une obligation de maîtrise de l’IA pour le personnel ; elle s’applique depuis le 2 février 20257. Elle concerne aussi les banques marocaines et africaines qui opèrent dans l’Union européenne ou servent des clients européens.

Le même texte classe l’évaluation de la solvabilité et le scoring de crédit des personnes physiques parmi les usages « à haut risque », avec notamment une exigence de contrôle humain7. Le calendrier de ces règles a été décalé : le Conseil de l’UE a reporté au 2 décembre 2027 l’application des obligations visant les systèmes à haut risque autonomes8. Ce report ne change rien au fond. Un contrôle humain n’a de valeur que si la personne qui l’exerce comprend ce qu’elle contrôle.

Pour une direction des ressources humaines, la formation à l’IA devient ainsi un élément de conformité, à documenter comme les autres. Pour une direction des risques, c’est la condition pour que la supervision humaine prévue par les procédures soit réelle, et non de pure forme.

Afrique francophone

Et en Afrique francophone ?

Les données propres à la région sont rares. L’enquête de la Banque mondiale auprès de 27 autorités financières de pays émergents fournit toutefois un signal net : les déficits de compétences y sont particulièrement cités en Afrique9. Le même travail montre qu’environ un quart des autorités interrogées disposent d’une politique formelle d’usage interne de l’IA, contre un cinquième seulement en Afrique9. Aucune statistique publique n’a été trouvée sur la formation à l’IA dans les banques marocaines ou d’Afrique francophone.

Notre lecture : c’est précisément sur ce terrain que la région peut rattraper son retard le plus vite. Les outils sont accessibles partout ; la compétence, elle, ne s’importe pas. Les établissements qui formeront tôt et largement leurs équipes de terrain, et pas seulement leurs directions, prendront une avance durable sur ceux qui attendront un cadre réglementaire local pour agir.

Ce que cela change pour vous

Direction générale

Faire de la formation à l’IA un objectif de direction, avec une cible de couverture des effectifs et un suivi régulier, au même titre qu’un indicateur commercial.

Ressources humaines et formation

Construire des parcours par métier plutôt qu’un module unique, et documenter les formations suivies comme un élément de conformité.

Managers et directeurs d’agence

Réduire l’écart d’usage dans l’équipe : montrer l’exemple, organiser la pratique sur des cas réels, vérifier que chacun sait contrôler ce que l’outil produit.

Collaborateurs

Consacrer quelques heures à une pratique encadrée de l’outil sur ses propres dossiers : c’est le seuil à partir duquel l’usage devient un réflexe.

Nos recommandations

  1. Fixer une cible de formation couvrant l’ensemble des effectifs, en commençant par les équipes de terrain.
  2. Garantir à chaque collaborateur au moins 5 heures de formation pratique, seuil à partir duquel l’usage décolle3.
  3. Réserver à l’organisation et aux compétences la part principale de l’investissement, selon la règle 10-20-705.
  4. Former au contrôle des résultats autant qu’à l’usage : vérifier, corriger, savoir quand ne pas suivre l’outil.
  5. Clarifier les responsabilités en cas d’erreur de l’IA et documenter la formation au titre de l’article 4 de l’AI Act7.

Sources

  1. McKinsey Global Institute, Agents, robots, and us: Skill partnerships in the age of AI, 25 novembre 2025. Consulter
  2. PwC, 2026 Global AI Jobs Barometer, 15 juin 2026. Consulter
  3. Boston Consulting Group, AI at Work 2025: Momentum Builds, but Gaps Remain, 26 juin 2025. Consulter
  4. Accenture, Top Banking Trends 2026: Unconstrained Banking, décembre 2025. Consulter
  5. Boston Consulting Group, A Faster Path to Scaling GenAI in Banking Compliance, 19 novembre 2025. Consulter
  6. Boston Consulting Group, BCG AI Radar 2026: As AI Investments Surge, CEOs Take the Lead, 15 janvier 2026. Consulter
  7. Union européenne, Règlement (UE) 2024/1689 sur l’intelligence artificielle (AI Act), 2024. Consulter
  8. Conseil de l’UE, Artificial Intelligence: Council gives final green light to simplify and streamline rules, 29 juin 2026. Consulter
  9. Banque mondiale (Boeddu et al.), AI for Financial Sector Supervision: An EMDE Perspective, synthèse VoxEU/CEPR, 18 novembre 2025. Consulter
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